Des protestations et des affrontements dans différents pays donnent une continuité à la crise avec les agriculteurs du bloc impérialiste européen. Des mesures d’urgence sont nécessaires ainsi qu’une solution de fond.

Par Gérard Florenson

La mobilisation des agriculteurs contre la gestion catastrophique de la dermatose nodulaire du bétail a contraint le gouvernement français à élargir la vaccination et à revenir sur la politique consistant à abattre systématiquement des troupeaux entiers dès que la maladie était détectée chez un seul animal. Macron aurait pu se passer de cette crise, ce qui montre que la colère des agriculteurs est loin de s’apaiser, d’autant plus que la FNSEA, restée à l’écart des manifestations, n’a donc pas pu contribuer à calmer les esprits comme lors de mobilisations précédentes. Cette fois, non seulement personne ne lui a demandé la permission de bloquer les routes, mais ce sont les deux syndicats rivaux, la Coordination rurale et la Confédération paysanne, qui ont mobilisé conjointement et avec succès les petits et moyens agriculteurs, que les décisions du gouvernement et leur application forcée par la police plaçaient dans une situation catastrophique, ruinant des années de travail.

Les affrontements avec la police ont parfois été violents, mais outre le fait que les manifestations paysannes sont souvent bruyantes, la police avait des consignes claires d’usage de la force. Cette convergence entre un syndicat progressiste et un syndicat réactionnaire, sous influence de l’extrême droite, a pu surprendre, mais il est important de comprendre que tous deux ont un point commun qui les distingue de la FNSEA : ils ne sont pas contrôlés par de grands groupes agro-industriels, des groupes totalement indifférents au sort des petits et moyens producteurs tant que la maladie n’affecte pas les plus grandes exploitations. En dernière analyse, les méthodes du gouvernement, si elles pouvaient conduire à une plus grande concentration et à une pression à la baisse sur les prix payés aux producteurs, ne leur déplairaient pas. Mais si la direction de la FNSEA est restée à l’écart, ce choix n’a pas été universel dans ses bases, en particulier parmi les jeunes agriculteurs, souvent très endettés, qui ont uni leurs forces à celles d’autres syndicats. Plongés dans une nouvelle crise, Macron et son gouvernement minoritaire, déjà confrontés à de nombreuses autres préoccupations, ont dû faire des concessions après avoir démontré leur incompétence. La mobilisation paysanne a contribué à limiter les dégâts.

L’accord avec le Mercosur en question

L’accord commercial avec le Mercosur revient sur le devant de la scène, à la veille de sa ratification. La crise avec les agriculteurs s’est également exprimée clairement à Bruxelles, en Belgique, aux abords du Parlement européen et de la place du Luxembourg. Le jeudi 18 décembre, les agriculteurs belges ont bloqué le centre-ville avec leurs tracteurs, incendié des pneus et mené d’autres actions pour exprimer leur rejet de l’accord commercial entre l’UE et le Mercosur ainsi que de la nouvelle proposition budgétaire de l’exécutif communautaire, qui prévoit une réduction des aides régionales et agricoles. De violents affrontements et des charges policières ont eu lieu pendant plusieurs heures, faisant un blessé grave du fait de la répression.

En France, Macron a déclaré son opposition à la signature de l’accord. Cela le place dans une position inconfortable puisque, à l’exception de l’Italie, tous les autres gouvernements européens y sont favorables. Il s’agit peut-être simplement d’une posture destinée à éviter une montée des mobilisations paysannes, auxquelles la FNSEA participerait cette fois-ci, à quelques mois des élections municipales. On peut supposer qu’une initiative juridiquement recevable de la part des institutions européennes permettrait à Macron de s’exonérer. Reste à savoir si cela suffirait à freiner les protestations ; mais celles-ci ne seraient alors plus dirigées contre son gouvernement, qui aurait vainement tenté de défendre « l’agriculture française ». Ainsi, la question agricole prédomine dans l’opposition européenne aux accords UE-Mercosur. Même dans la plupart des pays dont les gouvernements sont favorables à la ratification, de nombreux agriculteurs estiment qu’ils sont sacrifiés au profit des grands groupes industriels et financiers, qui seraient les seuls bénéficiaires de l’accord de libre-échange. Le fait que Lula et le gouvernement brésilien insistent sur une signature rapide renforce ces inquiétudes : demain, la vieille Europe sera inondée de produits agricoles bon marché, compétitifs parce qu’ils ne respectent aucune norme sanitaire, environnementale ni, a fortiori, sociale.

Grands producteurs, grands privilégiés

Il convient de noter que ces arguments contre la « concurrence déloyale » ne se limitent pas aux accords avec les pays du Mercosur. Ils sont souvent utilisés pour dénoncer les importations en provenance du Maroc, mais aussi au sein même de l’Union européenne, par exemple en France contre les produits espagnols. En réalité, si les accords sont mis en œuvre, le libre-échange créera des gagnants et des perdants des deux côtés de l’Atlantique. En Europe, les grands groupes industriels et de services trouveront de nouveaux marchés qui leur permettront d’être moins dépendants des caprices tarifaires de Trump ; et, bien sûr, les exigences de « compétitivité » renforceront la concentration, avec l’élimination des moins efficaces, tandis que les États-nations devront aider leurs capitalistes en réduisant les impôts et les « contraintes ».

La petite usine textile qui survit à peine dans une province européenne ne vendra plus davantage… Le petit agriculteur du Brésil ou du Paraguay n’en tirera aucun bénéfice ; il sera sacrifié sur l’autel de la productivité, car seules les exploitations agricoles les plus grandes, souvent détenues par des groupes financiers, pourront accroître la production et les exportations. Là encore, il y aura concentration et élimination des « trop petits ». Du point de vue des industriels européens de l’agro-alimentaire, ce qui importe avant tout, c’est le coût des matières premières, et non le pays de production. D’ailleurs, certains ont pris les devants. Depuis plusieurs années, DOUX, principal producteur français de poulet, a délocalisé une partie de sa production au Brésil afin d’être compétitif sur les marchés du Moyen-Orient. Si les accords aboutissent, il pourra vendre en France ses poulets produits au Brésil ! Les petits agriculteurs brésiliens ne s’enrichiront pas pour autant.

Le « libre-échange » et le protectionnisme, deux politiques d’un même capitalisme

Dénoncer le libre-échange et ses effets nocifs ne doit pas conduire à défendre le protectionnisme ni à un front uni avec nos capitalistes, qui sont tout aussi exploiteurs et prédateurs que ceux des autres pays. En effet, tant à l’échelle mondiale qu’au sein de chaque nation, les capitalistes se concurrencent simultanément entre eux tout en collaborant pour réduire la législation sociale et environnementale. De plus, le chauvinisme se manifeste rapidement lorsque les qualités de « nos produits » sont opposées à la médiocrité de ceux de nos voisins, et lorsque l’écologisme, réel ou supposé, se transforme en simple argument de vente. Nous soutenons l’union des petits agriculteurs du monde entier pour lutter et vaincre ceux qui les exploitent, les oppriment et, parfois, les assassinent afin de leur voler leurs terres. Et ces oppresseurs sont les mêmes qui écrasent l’ensemble des travailleurs.

Faire face aux groupes fascistes

Mais tous ceux qui veulent défendre leur droit à vivre de leur travail ne sont pas conscients de cette réalité. Lorsque les membres de la Coordination rurale qui manifestent exigent qu’on leur permette de travailler et que leur colère se dirige contre les écologistes, ils ne voient pas que ce sont Lactalis et d’autres groupes laitiers privés — ou pseudo-privés — qui les empêchent de vivre de leur travail, ou bien, s’ils le voient, ils ne savent pas comment les affronter. C’est une situation dangereuse, susceptible de conduire à un recours généralisé à des actions violentes de la part de groupes fascistes. De nombreux exemples historiques montrent comment la petite bourgeoisie, y compris des secteurs du paysannat désespéré, a fourni des miliciens contre le mouvement ouvrier. Le fait que certains se mobilisent aux côtés des « progressistes » de la Confédération paysanne et que, par conséquent, même des objectifs communs limités prévalent sur les différences idéologiques, devrait constituer une occasion de dialogue, d’explication et d’attention portée aux véritables problèmes ainsi qu’aux solutions nécessaires.

Il faut un programme d’urgence dans le cadre d’une issue de fond

La profondeur de la crise exige l’élaboration d’un programme d’urgence, indissociable d’une perspective de transformation structurelle. Ce programme doit prévoir, au minimum, la mise en place d’un revenu garanti, l’établissement de prix minimums couvrant effectivement les coûts de production et assurant un salaire digne, ainsi que des plafonds afin d’éviter les abus de prix, de même que l’amélioration immédiate des conditions de travail et de vie des travailleuses et travailleurs du secteur. À cela doivent s’ajouter un moratoire et une restructuration intégrale des dettes opérationnelles, ainsi que le renforcement d’une protection sociale universelle et l’accès à des services publics gratuits, de qualité et pleinement accessibles pour les plus démunis. Ces mesures ne peuvent rester au stade des promesses institutionnelles : elles ne peuvent être conquises que par la mobilisation et l’organisation indépendantes aux côtés de la classe ouvrière, articulées autour d’un programme commun unifiant les revendications centrales des différents secteurs exploités et opprimés. La crise systémique ouverte en 2008 a accru les inégalités sociales et concentré encore davantage la richesse entre les mains d’une minorité privilégiée. Le capitalisme démontre une fois de plus son incapacité historique à résoudre les contradictions entre la ville et la campagne, ainsi qu’à garantir des conditions de vie dignes pour les majorités. L’anarchie de la production et de la distribution, soumises au critère du profit et non aux besoins sociaux, aggrave la pauvreté et reproduit des inégalités structurelles. C’est pourquoi, au-delà des gouvernements en place et des acteurs conjoncturels, l’issue de fond ne peut venir que d’un gouvernement des travailleuses et des travailleurs, s’appuyant sur l’expropriation des grands capitaux, des terres et des usines, la planification démocratique de l’économie et la construction d’un système socialiste.