En même temps, les politiciens à leur service font la chasse aux immigrés.

Par Gérard Florenson

Sans surprise, la nouvelle invasion de Ceuta annoncée pour le 15 août n´a pas eu lieu; en revanche la police marocaine a pu montrer sa détermination à défendre la frontière de Ceuta en matraquant, gazant et emprisonnant les quelques 300 á 400 migrants qui espéraient pouvoir passer. Afin que leur brutalité n´ait pas de témoin, les policiers avaient chassé la télévision espagnole.

Ce nouvel épisode est dramatique car la grande majorité de ces migrants violemment réprimés venaient d´Afrique sub-saharienne, une région en guerre, et avaient traversé le Maroc où ils sont indésirables, maltraités, contraints à la clandestinité. Il y a de fortes inquiétudes sur leur sort dans un pays qui veut pas d´eux mais qui les a empêché de rejoindre la colonie espagnole de Ceuta où ils auraient pu demander le statut de réfugiés politiques.

Enfin théoriquement car non seulement la droite et l´extrême droite déchaînée mais aussi certains “socialistes” exigent l´expulsion de tous les migrants irréguliers encore présents à Ceuta, sans distinction de nationalité et enfants et adolescents compris.

La tâche immédiate est d´empêcher ce mauvais coup. Les révolutionnaires sont aux côtés des associations et des volontaires qui viennent en aide aux migrants, à Ceuta où les besoins sont immenses et partout ailleurs.

Il faut un front de lutte, un plan d´urgence sociale et démocratique en défense de nos soeurs et de nos frères qui sont menacés, pour imposer une aide immédiate et la reconnaissance de leurs droits.

Mais dans le même temps nous devons expliquer, montrer comment les capitalistes, avec les médias qu´ils contrôlentetles politiciens de la vrai droite et de la fausse gauche, utilisent le racisme pour diviser les classes populaires et détourner leur colère.

L´Europe capitaliste blinde ses frontières

“Plus de murs, moins de Maures”. Le slogan raciste de VOX fait recette dans tous les pays du vieux continent. De la “question migratoire” on était passé au “problème” puis au “risque”; après le drame de Ceuta nous subirions une “invasion”. Les barbares seraient à nos portes. La prétendue nouvelle tentative de masse programmée pour ce 15 août a occupé les médias, et pas seulement dans l´Etat espagnol. A les entendre il faut blinder, contrôler davantage. Meloni prend des mesures pour éviter que des migrants ayant traversé le détroit à la nage ne mettent les pieds en Italie, et les sociaux-démocrates danois sont sur la même ligne.

Mais les dirigeants européens n´ont pas attendu Ceuta pour construire une Europe forteresse, pour interdire l´immigration ou la limiter aux besoins patronaux. Ils ont renforcé la police des frontières, constitué Frontex et délégué le blocage des migrants à des pays tiers dits “sûrs”, dont le Maroc, où même à des moins sûrs comme la Lybie. Cette politique est responsable de milliers de morts en mer, certains gouvernements criminalisant les équipes de secours et les associations venant en aide aux migrants.

“La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde”. La phrase est de Michel Rocard, premier ministre socialiste de Mitterrand. Elle a eu du succès. En langage européen cela signifie: nous savons que la misère existe mais nous ne pouvons pas faire davantage pour y remédier. Et on invoque le chômage, la crise du logement, la saturation des services publics que la venue de migrants viendrait aggraver. On en parle comme on parlerait de catastrophes naturelles et surtout comme si les gouvernants qui tiennent ces propos n´avaient aucune responsabilité dans la dégradation de la situation sociale et économique. Cet argument ne tient pas la route, même dans le système actuel davantage de population signifie plus de besoin et donc plus de production de biens et de services, des emplois et davantage de recettes fiscales et sociales. Mais le but est de présenter les migrants comme une charge, des bouches inutiles qui réduiront la part de gâteau de chacun.

Plus pernicieux encore, le second argument est franchement raciste. Il porte sur la capacité et la volonté des migrants de s´intégrer dans les sociétés qui les accueillent, plus directement dit sur la compatibilité de leurs coutumes avec “nos valeurs”, sans préciser si ces valeurs sont celles des Lumières ou celles de VOX et du national-catholicisme franquiste, machiste et homophobe. Pas besoin de gratter beaucoup pour y voir une islamophobie à peine camouflée, la hantise du “grand remplacement” et de la pénétration islamiste. Le plus grave est que ce discours n´est pas exclusif de l´extrême droite et que la prétendue gauche le reprend à sa manière au nom de la laïcité.

Mais pour en revenir à Ceuta le gouvernement marocain est accusé. Il n´a pas fait son travail de gardien extérieur des frontières européennes. Ses gendarmes ont laissé passer des dizaines de milliers de migrants. Auraient-ils dû tirer dans le tas ? Le Maroc était-il complice, voire instigateur de l´invasion – par ailleurs pacifique – de la petite enclave coloniale de Ceuta et si oui pour quel motif ? On voit mal ce qu´il peut encore attendre de Sanchez, qui lui a reconnu le droit d´occuper le Sahara et a lâché le Polisario, et les évènements ont plutôt nui à la crédibilité de l´État marocain, de sa police et de ses services de renseignements. Mais dénoncer le Maroc et proposer de le punir en le privant de coupe du monde (proposition commune à VOX, SUMAR et PODEMOS!) permet de le ranger du côté des barbares qui assiègent la civilisation.

Droite et extrême droite européennes prennent Sanchez pour cible. Le laxisme de son gouvernement envers les immigrés irréguliers et pire la régularisation en cours affaibliraient l´Europe. Mais ce discours n´a-t-il pas été avalisé par Sanchez lui-même quand il a dénoncé une atteinte à l´intégrité des territoires espagnol et européen ? Et la première mesure de son gouvernement a été d´envoyer davantage de flics et de militaires pour protéger les colonies de Ceuta et Melilla, pour donner des gages à l´Union Européenne.

Dans ce jeu de poker menteur, de dénonciations et de faux semblants, il y a une absence remarquable: les migrants eux-même, ces hommes et ses femmes qui, peut-être piégés par de fausses informations sur une opportunité de passage sans risque, ont tenté de fuir le Maroc et de gagner un pays européen. S´attarder sur leurs motivations pourrait mettre en cause la bonne réputation de leur pays et les relations économiques qui vont avec. Les morts, on s´habitue, ils rejoignent la longue liste des noyés qui ont perdu la vie faute de pouvoir rejoindre l´Europe forteresse autrement que sur des barques de fortune. Quant aux enfants, aux adolescents, aux “mineurs non accompagnés”… ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des “problèmes”.

Dans un monde où le migrant est présenté comme un ennemi

Le racisme, la chasse aux migrants ne sont pas des spécificités européennes. On pense immédiatement à la sinistre ICE (Service de contrôle de l´immigration et des douanes) chargée par Trump de poursuivre, arrêter et expulser les étrangers en situation irrégulière. Les effectifs de l´ICE ont été considérablement renforcés, ses prérogatives ont été étendues et dans les faits c´est une milice qui dispose du permis de tuer. Au delà des “clandestins”, ses cibles sont toutes les personnes racisées, noires, asiatiques, indiennes ou métisses. Les discours délirants de Trump, par exemple contre les Haïtiens qui mangeraient les chiens et les chats, viennent en appui de cette chasse, Tous les ressortissants latino-américains sont visés, l´accès a la forteresse US leur est interdit et celles et ceux qui ont réussi à franchir la frontière doivent être déportés.

Heureusement les exactions de l´ICE, qui sont allées jusqu´au meurtre, ont suscité d´importantes mobilisations populaires, des immigrés menacés ont éte cachés et aidés dans les quartiers. Les miliciens de Trump ont parfois été pourchassés, interdits de séjour dans certaines villes. Celà participe de la forte polarisation sociale et politique: face au bloc ultra-réactionnaire, raciste, machiste et homophobe qui soutient Trump émerge une force de résistance radicale, dans la rue et y compris dans les élections.

Le rejet des migrants va au-delà de l´Europe et des USA. Le Canada, le Japon, l´Australie ont adopté des lois restrictives et expulsent les “sans papiers”, dénomination qui inclut des étrangers arrivés légalement mais dont le permis de séjour n´a pas été renouvelé (situation également fréquente en Espagne oú les latinos-américains représentent les deux tiers des demandeurs de régularisation).

Mais le discours réactionnaire sur le “grand remplacement” ne touche pas que les pays impérialistes. Par exemple le gouvernement tunisien cherche ainsi à dériver le mécontentement populaire par une campagne raciste contre les réfugiés lybiens et d´Afrique sub-saharienne.

D´autres pays se sont engagés à fermer leurs propres frontières aux migrants en “transit” pour leur barrer la route de la forteresse Europe ou des USA, parfois ouvertement et contre rétribution, comme on le voit avec le Maroc, parfois honteusement comme le gouvernement progessiste du Mexique, qui ne veut pas se brouiller avec le puissant voisin du Nord.

Les hommes et les femmes qui tentent de fuir la misère, la guerre et les catastrophes climatiques provoquées par le système capitaliste, qui rêvent d´un avenir pour eux et pour leurs enfants, se voient intimer l´ordre de rester crever chez eux. Celles et ceux qui passent outre et qui ont survécu aux périls du trajet sont traités comme des malfaiteurs.

Capitalistes et immigration: diviser pour mieux exploiter

Les capitalistes ont eu des attitudes différentes envers l´immigration en fonction de leurs intérêts économiques du moment. Dans les années 50 et 60 le patronat des pays européens les plus développés a eu besoin de travailleurs peu qualifiés dans les usines et sur les chantiers. La pénurie  de main d´oeuvre était réelle, le chômage était au plus bas et faute de cette “armée industrielle de réserve”, des “dix qui sont prêts à prendre ta place”, les salariés pouvaient se montrer plus exigeants. Le recours à des travailleurs migrants, mal payés, surveillés par les services de leurs pays et tenus à l´écart des centrales ouvrières,  était donc une aubaine pour les capitalistes. Turcs, Espagnols, Portugais, Africains parfois ramenés de leurs villages par des officines de recrutement ont pris le chemin de la France, de l´Allemagne, de la Suisse et des pays d´Europe du nord.  Ces hommes jeunes, qui envoyaient de l´argent à leurs familles et pensaient retourner au pays au bout de quelques années avec les économies accumulés à force de privations, acceptaient des conditions précaires pour ne pas perdre leur emploi.

Mais si les capitalistes ont pu à certaines périodes tirer profit de l´immigration ils ont toujours eu conscience de ce que le prolétariat pouvait être leur fossoyeur. Ils savent que si la force des travailleurs réside dans leur nombre, sans unité le nombre n´est pas la force: diviser pour régner a toujours été la méthode des puissants. Le racisme a été un instrument de division, des deux côtés de l´Atlantique comme dans les pays colonisés. Malheureusement les directions politiques et syndicales du mouvement ouvrier n´ont pas combattu cette division et parfois même en ont été complices, les immigrés et les personnes racisées “venant voler les emplois” des natifs et étant rendues responsables de la pression sur les salaires.

Les temps ont changé. Les capitalistes des pays impérialistes ont délocalisé une partie importante de la production industrielle, ainsi que des services comme les centres d¨appel, pour exploiter sur place une main d´oeuvre bon marché et contrôlée par des gouvernements autoritaires. Les portes ouvertes à une immigration massive ne leur servent plus, mais cela ne veut pas dire zéro immigration. La tendance est aux permis de séjours courts, avec des contrats tout aussi courts et des garanties de retour dans les pays d´origine, pour les “métiers en tension” et les emplois saisonniers. On a besoin de toi, tu peux venir, et quand on n´a plus besoin de toi on te vire, et si tu as revendiqué ou protesté pas la peine de postuler l´année prochaine. Cela ne signifie pas que les mécanismes classiques ont disparu: l´exploitation d´immigrés, avec ou sans titre de séjour mais toujours précaires, reste la norme dans la restauration, les exploitations agricoles, le nettoyage, le bâtiment et les travaux publics, directement ou par des sociétés sous traitantes.

Les vociférations de l´extrême droite, de plus en plus relayées par la droite classique, servent les intérêts des capitalistes. Le discours a un peu changé, outre voler nos emplois les migrants sont accusés de venir profiter de nos prestations sociales, de se voir attribuer prioritairement les logements sociaux… et leurs enfants sont responsables des pires délits. Le racisme anti-musulman a pris une grande importance. Ces campagnes de stigmatisation ont toujours le même but, opposer entre elles les classes populaires, désigner le voisin comme un ennemi et faire ainsi oublier la responsabilité des exploiteurs dans la dégradation de nos conditions de vie et de travail. Les partis “progressistes” prétendent s´y opposer, mais tout en se démarquant des expressions les plus caricaturales ils se situent également sur le terrain d´un prétendu “intêret national” qui justifie la domination des pays impérialistes sur le reste du monde.

Pour mesurer la responsabilité du capitalisme dans la désinformation, dans les calomnies et les appels à la haine il suffit de regarder à qui appartiennent les journaux, les chaines de radio et de télévision qui les diffusent avec délectation. Le traitement médiatique des évènements de Ceuta le révèle bien: les morts et blessés sont passés sous silence ou attribués à l´inaction marocaine, les enfants et adolescents sont traités comme des animaux nuisibles. Les raisons qui font que des dizaines de milliers de personnes, jeunes pour la plupart, risquent leur vie pour quitter leur pays sont réduites à des affaires de mafias. La menace d´une “invasion” fait la une et relègue au second plan les difficultés quotidiennes des classes populaires.

Pour un plan d´urgence sociale et démocratique

Des centaines de migrants sub-sahariens ont été matraqués et arrêtés par la police marocaine et nous ignorons leur sort dans un pays où elles et ils sont des étrangers indésirables. Tout démocrate conséquent doit demander des comptes au Maroc et se mobiliser pour que ces personnes bénéficient d´une assistance matérielle et juridique.

Des milliers sont coincés à Ceuta et les conditions de vie de la plupart sont similaires à celles des réfugiés espagnols de 1939, parqués sur des plages du sud de la France. Les besoins sont immenses et la remarquable solidarité des associations laïques ou confessionnelles de Ceuta ne peut suffire.

L´État espagnol aide au compte-goutte quand il faudrait acheminer des abris, des vivres, des vêtements et des produits d´hygiène, renforcer l´assistance médicale, assurer en priorité la sécurité de tous les mineurs. Mais le gouvernement craint d´être accusé de laxisme par la droite et/ou spécule sur de nouveaux départs “volontaires”.

Les lois de protection des mineurs doivent être appliquées.

La protection des demandeurs d´asile ne doit souffrir aucune dérogation.

Tous les migrants doivent pouvoir rejoindre la péninsule ibérique.

Plus largement nous, les révolutionnaires, militons pour la libre circulation des hommes et des femmes, aucun être humain ne doit être illégal, les frontières doivent tomber.

Nous exigeons l´abolition de toutes les lois anti-immigrés, une vraie régularisation dans tous les pays, les mêmes droits sociaux et politiques pour toutes et pour tous.

Nous devons établir et imposer un plan d´urgence sociale et démocratique, contre la misère et les oppressions.

Nous combattons la propagande pourrie des médias au service du Capital et les politiciens à sa botte qui imposent des lois de régression sociale.

Nous sommes toujours prêts à lutter aux côtés de celles et ceux qui se mobilisent pour les libertés, les droits sociaux et démocratiques.

De la flotille pour Gaza au convoi en préparation pour le peuple ukrainien, nous oeuvrons dans ce sens.

Bien sûr notre programme va au delà.

Nous voulons en finir avec le néo-colonialisme, le pillage des ressources naturelles, l´accaparement des terres par les puissances impérialistes, l´échange inégal qui profite à ces dernières, en finir avec l´exploitation éhontée de la classe ouvrière et des petits paysans qui, notamment en Asie et en Afrique sont soumis à des conditions de vie et de travail insupportables pour des revenus dérisoires. Les grands groupes qui délocalisent et sous-traitent la production de biens de services ne le font pas pour créer des emplois mais pour augmenter leurs profits.

En un mot, nous combattons le capitalisme qui écrase les peuples et détruit la planète.

Nous combattons pour le socialisme, pour un monde libéré de l´exploitation et de toutes les oppressions.

Tout en nous engageant dans les luttes immédiates nous voulons faire partager notre conviction que des victoires durables ne pourront pas être acquises sans en finir avec le capitalisme.

La France a connu, au début du 19º siècle, une grande mobilisation ouvrière, celle des travailleurs de la soie appelés les Canuts. Elle a été écrasée par la monarchie mais il en est resté une chanson qui se termine ainsi:

“Nous tisserons le linceuil du vieux monde, car on entend déjà la révolte qui gronde”.

Ce sera la conclusion de cet article.